Salut c'est moi !
J’admire l’horizon à travers ma fenêtre. Les genoux repliés sur ma poitrine, j’ai la tête posée sur mes mains. Je fixe le paysage qui semble comme figé dans le temps. En face de moi s’étend à perte de vue la forêt et ses arbres majestueux. Tout autour de moi devient calme pendant que je me perds dans la contemplation des arbres et des rochers devant moi.
Les montagnes montent si haut dans le ciel que je ne peux pas en voir le sommet de près. Leurs monts enneigés qui m’attirent et me fait de l’œil pour que je ne fasse plus qu’un avec moi-même et que j’accoure les rejoindre. Un bruit dérangeant me fait perdre ma contemplation et je tourne la tête pour regarder le mur.
- Merde !
En retard, je suis encore en retard pour aller travailler. Je me dépêche de me changer pour aller remplacer ma collègue. Je m’habille d’un haut bordeaux, un jean skinny noir et mes Timberlands beige. Je claque la porte après avoir attrapé mon sac et ma veste avant de dévaler les escaliers de l’immeuble en un temps record.
J’apprécie le ciel bleu, le soleil à son apogée et je souris. Je ferme les yeux quelques instants, profitant des rayons chauds sur ma peau bronzée. Je reprends ma route, essayant de courir le plus vite possible malgré la neige qui commence déjà à être présente en ce mois de novembre.
Seules quelques saisons se distinguent dans les rocheuses, avec un hiver prédominant qui transforme l’endroit en un véritable sanctuaire de neige pendant sept mois. Le froid constant ne me dérange pas, et je trouve la beauté de l’hiver incomparable ; je ne changerais ce lieu pour rien au monde. J’attends avec impatience de revêtir ma forme lupine pour des escapades neigeuses, je sens mon cœur s’échauffer à cette pensée C’est Kiara qui sera contente.
Je me dépêche d’accourir pour arriver au restaurant pour lequel je travaille depuis maintenant presque trois ans. Le Rocky Ice est très habituellement plein, restaurant ouvert de 7h jusqu’à 23h nous avons bon nombre d’étudiants qui viennent profiter des petits déjeuners ainsi que de l’après midi pour étudier. Je m’engouffre dans le bâtiment tapant mes chaussures sur le tapis pour y enlever la neige.
- Lilya ! Merci de nous faire acte de ta présence !
Je tourne ma tête vers Katy, une femme d’approximativement une soixantaine d’année, la propriétaire des lieux. Je me tortille maladroitement sur moi-même en vérifiant l’heure, 15 h 05. Il est vrai que j’ai cinq minutes de retard et Katy est très à cheval sur la ponctualité.
- Je suis désolé Katy, j’étais concentrée sur mes leçons et je n’ai pas vu les heures filer.
Je sais que c’est un mensonge, mais je suis bien trop tête en l’air lorsque je regarde la nature. Le monde m’absorbe et je ne peux m’en échapper.
Je la regarde avec ma tête de chien battu, je sais que ça fonctionne à chaque fois. Katy est de l’extérieur, une femme stricte et autoritaire lorsque ça concerne son entreprise. En revanche, dans l’intimité, elle est la personne la plus adorable que je connaisse.
Elle m’a recueilli il y a trois ans, quand je me suis enfuie du lieu, que je n’ai jamais considéré comme ma maison.Elle m’a offert un toit pendant quelques mois, un travail, m’a motivée à suivre des cours à distance pour entrer à l’université et m’a même aidé à trouver un logement. C’est grâce à elle que j’ai survécu à mon passé. Elle est mon ange gardien.
Elle lève la main au-dessus de sa tête avant de servir un café à un client. Un geste habituel pour elle lorsque cela me concerne. Je sais qu’elle joue un peu la comédie pour dire que je l’exaspère. Je disparais dans les vestiaires pour enlever ma veste et mettre des vans avant de la retrouver en salle. Je l’embrasse sur la joue puis m’approcher de ma collègue afin prendre la relève. Lucie me jette un coup d’œil avec un sourire amusé avant de me passer les consignes des quelques tables qu’il reste à encaisser. Elle raccroche ensuite son tablier et rentre chez elle. Je m’adosse au comptoir du bar appréciant la salle rempli d’étudiant et je les envie.
En plein rush, vers 17h je suis en train de faire un énième cappuccino quand simultanément, je m’interromps dans mon geste, je ne bouge plus pendant quelques instants, comme si le temps était suspendu. Un flashback me revient.
Odeur, sang, douleur, cris…..
- NON ! Pas encore… Criais-je avant de m’écrouler.
J’ouvre les yeux et observe autour de moi. Mon regard croise celui inquiet de Katy et je lui souris gênée. Un œil sur l’horloge de la salle m’indique que seulement 10 min se sont écoulés, mais mon flashback m’a fait perdre connaissance. Cela faisait longtemps que ça ne mettait pas arrivé.
Je me redresse un sourire gêné sur le visage alors qu’intérieurement un combat entre mon loup Kiara et moi est en train de se dérouler.
Elle a peur, je le sens, mais également elle est pleine de colère. Il est parfois compliqué de cohabiter avec son loup intérieur. Kiara n’est pas trop intrusive, venant discuter avec moi que de temps en temps. Nous sommes généralement d’accord, nos décisions sont prises ensemble, et notre harmonie est rare chez les loups-garous. Telle une présence au fond de mon esprit, comme une petite voix qui fait partie de moi. Mais lorsque nous sommes en désaccord cela peut vite devenir incontrôlable. Car nous n’en avons pas l’habitude. De nombreux loup solitaire le sont devenusincontrôlables et sont transformés en dangereux prédateurs, parce qu’ils ne pouvaient être en symbiose avec leur partie animale.
Mais, lorsque j’ai ce genre de flashback, que je me rappelle du passé, que les souvenirs remontent alors, il m’est difficile de retenir Kiara et l’empêcher de sortir.
J’essaie de garder le contrôle pour ne pas attirer l’attention ni me transformer. Me parlant à moi-même intérieurement, tel un combat avec une part de moi-même.
Je souris reprenant mon travail comme si de rien n’était même si je sens le regard des clients sur moi attendant de voir si je m’écroule à nouveau.
Une demi-heure est passée et les clients s’attendent à ce que je vacille encore une fois, mais je ne suis pas aussi fragile qu’ils le pensent. Je me concentre sur l’expresso en train de s’écouler dans la tasse, la vapeur chaude me rassure et m’ancre dans le présent. Les grains moulus exhalent un parfum fort et terreux, qui se mêle à l’odeur sucrée des pâtisseries derrière moi me faisant oublier lentement ce flashback.
Je prends une profonde inspiration et me tourne pour servir la table au fond. Les étudiants sont plongés dans leurs études, inondés de livres. Ils symbolisent un avenir que je n’aurai surement jamais, un monde de paix loin de la violence qui peut habiter un loup-garou.
Alors que je m’approche, un jeune homme lève la tête vers moi. Il a des yeux d’un brun profond, presque noirs, et un sourire en coin qui semble indiquer qu’il a remarqué mon malaise plus tôt.
– Ça va mieux ? me demande-t-il avec une voix teintée d’une préoccupation sincère et non sans une certaine malice.
Je hoche la tête en plaçant son café sur la table.
- Juste un petit moment de fatigue, mais ça va. Merci de demander.
La fin de l’après-midi se poursuit sans autre incident, et avec même une certaine sérénité. Mes mouvements sont assurés, ma voix est ferme quand je prends les commandes, et je me sens à nouveau en possession de mes moyens.
Katy me rejoint avant de partir, elle me laisse généralement terminer seule de 17h à 23h. Elle me fait confiance.
– Tu sais, tu ne pourras pas toujours le cacher. Cela fait combien de temps que ça a repris ?Je pensais que ces épisodes étaient finis. Dit-elle doucement.
Je me tends, mais Katy me réconforte en posant sa main sur la mienne.
- Tu dois être prudente.
– Je sais, je murmure. Je le suis. Mais parfois, le passé… Je n’arrive plus à les contrôler.
– Reprend les exercices de méditations. Ils t’aideront surement comme avant. Me souri Katy.
Je respire longuement avant de lui sourire en retour.
- J’y réfléchirais, mais j’ai peur que ça ne fasse que m’y replonger à nouveau.
Katy acquiesce puis avec un regard rempli d’affection et de force, elle me dit,
– Quand tu seras prête.
Elle me laisse la direction du Rocky Ice avec ces mots qui tournent dans ma tête. Un client m’interpelle pour passer sa commande et je lui souris avant de m’avancer vers lui.